La science n’a plus à rougir de l’hypnose : Antoine Bioy

Depuis une quinzaine d’années, l’hypnose ne semble plus regardée par les psychologues avec la condescendance d’autrefois. Antoine Bioy, Maître de Conférences en psychologie clinique à l’université de Bourgogne et hypnothérapeute au CHU Bicêtre, fait partie de ses défenseurs. Dans Hypnose clinique et principe d’analogie : Fondements d’une pratique psychothérapeutique (co-écrit avec Pascal-Henri Keller, DeBoeck, 2009), il explique en quoi l’usage de la métaphore lui paraît un instrument puissant pour une thérapie sous hypnose.

Quelle définition peut-on donner à lʼhypnose, et pour quels troubles est-elle la plus indiquée ?

Cʼest une expérience qui permet à un patient de sʼouvrir à lʼensemble de ses perceptions, en associant un état modifié de fonctionnement psychologique et une relation tout à fait singulière qui va unir le praticien et son patient. Elle nʼest pas lʼéquivalent dʼun médicament que lʼon administre par dose contre un mal, et de ce fait ne possède ni indication, ni contreindication. Mais finalement, il est est de même pour toute méthode utilisée à vocation psychothérapeutique. Par exemple, la limite de la psychanalyse était semble-t-il de ne pouvoir sʼadresser quʼau champ des névroses, mais les concepts ont évolué pour se tourner vers dʼautres patients. Autre exemple, les TCC semblaient restreintes dans un premier temps aux troubles affectifs, jusqu’au développement dʼautres cadres pour dʼautres pathologies. Qui parlerait aujourdʼhui de contre-indications formelles et définitives pour ces deux modalités de prise en charge ?

Vous parlez dans votre ouvrage de lʼimportance des analogies en hypnose.
Pourriez-vous préciser en quoi elles sont importantes ?

Lʼanalogie est fondamentalement une transgression de langage. Cʼest-à-dire que lʼon réunit deux éléments qui, par nature, nʼont pas grand-chose à faire ensemble. Si je dis par exemple que « la souffrance est un gouffre pour le patient », il sʼagit dʼune métaphore construite sur une analogie, cʼest-à-dire que la notion de souffrance nʼa pas dʼéquivalence formelle avec un gouffre. Mais on choisit ici de les unir, par analogie, selon le principe du « comme si ». Or, par bien des aspects, les analogies sont le langage de la souffrance : le patient en fait usage quand il veut communiquer à lʼautre un ressenti intime et difficile, mais ne le peut pas avec une simple description formelle. En hypnose, on considère que ces analogies sont importantes, car elles peuvent aussi devenir le langage du changement. Elles permettent en effet des liens nouveaux qui incitent à la créativité, à envisager dʼautres possibilités de percevoir une difficulté. Nous avons donc intérêt à stimuler ces analogies. Ainsi, si un patient
me dit : « Ma souffrance est un véritable gouffre pour moi et quand je suis au fond du trou, je nʼarrive plus à remonter », je peux lui proposer en hypnose dʼexplorer ce fond du gouffre jusquʼà ce quʼil trouve dʼune façon ou dʼune autre sa propre échelle pour remonter. La métaphore initiale du patient est mise en scène sans chercher à lui donner du sens, sans chercher à lʼexpliquer, mais en sʼappuyant sur tout ce quʼelle condense implicitement. Ce principe est au coeur de la pratique de lʼhypnose, comme nous le montrons dans cet ouvrage.

Dʼautres pratiques de psychothérapie peuvent aussi sʼappuyer sur les métaphores. Quelle est ici la singularité de lʼhypnose ?

On associe souvent la question de lʼhypnose et la question de la suggestion et ce, depuis Hippolyte Bernheim au XIXe siècle. Et effectivement, demander à quelquʼun dʼexplorer « son gouffre » est une suggestion. Il me semble que la particularité de lʼhypnose est dʼutiliser intentionnellement ces suggestions, dʼapprendre à en faire un usage éclairé, et non de les considérer comme de simples moyens de communication. L’hypnothérapeute apprend à repérer les métaphores dans le langage du patient et lui renvoie, par suggestion, ses propres associations analogiques, mais en lui permettant de se les réapproprier autrement. Si par exemple un patient me dit : « Cette situation pèse sur moi, je me sens lourd et je nʼarrive plus à avancer », je peux lui proposer en hypnose de « sʼinstaller » dans ce poids, puis de le placer dans une main. Dans lʼautre main, comme sʼil sʼagissait du second plateau dʼune balance, je demande au patient de placer ce qui le préserve de ce poids, ce qui fait balancier. Puis j’accompagne ce qui vient.

On assiste à un développement important de lʼhypnose, tant dans la clinique quʼen termes de publications qui sʼy rapportent. Comment expliquer cette résurgence ?

Il existe une réalité historique : lʼhypnose est la mère de toutes les psychothérapies modernes. Mais elle semble avoir fait lʼobjet dʼune attention par phases. Si lʼon disait les choses de façon un peu caricaturale : fort engouement pour lʼhypnose à partir de de la fin du XVIIIe ; début du XXe, une mise en veille à cause du développement très important de la psychanalyse, même si Freud, comme nous le montrons dans notre ouvrage, nʼa jamais « abandonné » lʼhypnose, comme cela est souvent affirmé. Puis on « redécouvre » lʼhypnose via, paradoxalement, le champ médical dans les années 1970, avec les accouchements sans douleur, puis, plus largement, le développement des structures de prise en charge de la douleur. Enfin, les apports de lʼimagerie cérébrale, depuis environ 15 ans, ont démontré lʼexistence dʼun état hypnotique avéré, et ont permis de replacer cette méthode comme un objet dʼétude scientifique sans avoir à en rougir. Du côté du champ psychothérapeutique, les développements actuels sont plus craintifs que dans le champ médical, car lʼhypnose nʼest pas un phénomène pur, univoque, et donc reste encore difficile à saisir. On préfère en isoler certains aspects et en faire des méthodes à part entière, comme la très en vogue mindfulness. Mais cʼest un fait que lʼhypnose concentre de « grandes questions », transversales à toutes les psychothérapies, sur lesquelles toute la lumière nʼa pas encore été faite : comment sʼarticule le principe dʼinfluence relationnel, que recouvre la notion de conscience, quels liens entre un imaginaire et la perception dʼune réalité, comment approcher la question du dialogue entre le corps et lʼesprit ? Ou encore la question de lʼeffet placebo. Pour toutes ces questions, il nous manque des clefs pour penser. Et lʼhypnose oblige justement à cette pensée, comme nous lʼexposons dans ce livre.

Propos recueillis par Maximilien Bachelart
Article publié le 20/01/2010

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